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l'écart du polatouche

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il faut que j’avoue – je sais pas pourquoi j’ai le cœur aussi en honte de te le dire – je me sens comme dans cette vieille comédie (j’oublie laquelle) où un grand type plus beau que la vie ne dit pas assez droit en partant ce qu’il va falloir réaligner pendant une heure (la nôtre je veux dire parce que lui ça peut souvent durer des mois) : essaie donc voir de rectifier cet angle infime où tu es laid pour que ton amour filant n’aille pas se casser le cou sur la petite fenêtre fermée au bout de sa course (ce moment de l’histoire où il faudrait que tout finisse ensemble-comme-au-commencement comme si le même était semence, réserve) bref je vais t’avouer que j’ai une petite bête une convoitise frileuse qui se démène partout où je te regarde partout où je me souviens de nous partout où on s’attend encore (près de l’imprévu ou non) c’est un rongeur une boule blanche plus menue qu’un écureuil – qui sait c'est peut-être un suisse des neiges ou un tamia guimauve ? – je le vois mal et qu’e...

scène conjugale

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Tu me laisses pas le temps de revenir au monde. « Y a un blanc dans tes yeux quand tu me regardes. Ça fait des mois maintenant. L’as-tu remarqué ? » Je te trouve dure de me dire ça quand je me lève le matin. De me dire ça non pas en vue de tester les eaux (le fond d’ombre et de vase sous la vitre de mon lac au soleil c’est pas toi qui s’y noie doucement). De me dire ça pas plus afin que je te répète comme irrité l’une de nos preuves-à-nous l’un de ces petits contraires que je t’invente et qu’il te faut parfois – au gré d’un temps qui fait sans donner l’heure – pour me sentir assez présent pour toi. De me dire ça pas même comme un reproche (je sais je m’envole souvent mais les ailes ne sont pas à moi tu es bien placée pour le savoir). Non tu me dis ça comme on regarde par la fenêtre une pelle neuve plantée dans le banc de neige – une pelle oubliée là depuis que l’auto-qui-ne-reviendra-pas se sera déprise en un dernier ahan – une pelle affligée là et que la déneigeuse municipale vi...

fleurs pariétales

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Est-ce moi Qu’est ce que c’est Hector de Saint-Denys Garneau je suis une tête de nœud une boîte en teck avec un nœud dans le bois le nœud dans le bois de ma tête en teck c’est une fleur qui sent le roussi c’est une pyrogravure je suis une boîte à fleur une tête en bois brûlé avec un nœud pivoine boucanant mal à l’intérieur et les fourmis sur les pétales de ma pivoine saumon fumé (d’infimes fourmis charbon montant en file incandescente depuis le noir moelleux de l’énigme au fond de ma boîte) démangent tout arbre et écorce parfois je me déboîte pour que des enfants – que ma fumée attire leur feu précoce – pour que de minuscules enfants aux yeux ronds comme des cavernes posent leurs doigts tout sales sur le rose tabac de mes pétales mes fourmis aiment tous les enfants elles sentent ce que cache l’ongle remontent le doigt le blanc du poignet le coude le cou le gras des joues elle sentent poindre la cire d’oreille infiltrent la larme à l’œil c’est un j...

scopesthésie

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Day now, night now, at head, side, feet, They stand their vigil in gowns of stone, Faces blank as the day I was born, Their shadows long in the setting sun That never brightens or goes down. Sylvia Plath, The Disquieting Muses   Il n’y a que trois corbeaux. Ne demandez pas si ça s’apprend quand on se lève avant l’éclair ou si j’ai mal compté. Ce n’est plus moi qui parle lorsque j’invite trois corbeaux ni plus ni moins (ne les cherchez pas non plus ils ont perdu le noir). Or ces revenants réverbérés depuis le premier œuf (celui qui a pondu tout ce qui casse à l’intérieur) – ces trois et vieux échos enflant la coque radio d’un monde tout en miroir – coquille à maquillage, coquille à notre image – il leur arrive parfois de m’apparaître. Ils viennent dévorer. Je n’ai jamais plus de sept ans lorsque m’arrive le premier. Vienne la nuit sonne l’heure (le bec se décoinçant rouge de moi). De toute façon je le sens à peine tant ce qu’il m’arrache – baie blanche et rabougrie n’...

night snack

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j’espère que tu sais à quel point je te vois quand tu vas jouer loin de ton sommeil ne va pas t’imaginer que je crois rêver quand le fil de tôle astral – il ne restait plus d’argent pour nos petites âmes tard venues – remue à côté de moi comme si la truite exténuée sous le glitter à tes paupières – et cette éternité entre les secousses – refusait de lâcher prise je te vois tellement retourner scéner (loin des regards et de conversations qui te pesaient même à Précieux-Sang) toute seule au frais dans la cuisine d’été comme s’il restait un lieu pour préserver les fraises des champs pour rebrasser la crème le sucre les blancs d’œufs le temps que fige toute la douceur perdue du monde je te vois redescendre la mousse aux lèvres puis te rendormir sous cette constellation clairsemée or et rose – le denier party remonte à quand déjà ? – où je tiendrai peut-être longtemps  à lire un peu d’avenir pour notre peu d’espoir Hilma af Klint,  Group IX/UW, The Dove , no....

Là où les chemins ne se croisent pas

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Tu avais insisté pour stationner l’auto sur la rue Gauthier. On allait pouvoir se rendre au fleuve en descendant le sentier qui traversait l’ancienne terre de ton grand-père. Tu l’avais fait souvent quand tu étais petite. Je t’avais montré la carte. Le boulevard Bécancour longeait le littoral jusqu’à Nicolet. On allait forcément le croiser. Selon toi c’était la carte qui se trompait. Je t’ai suivie de mauvaise humeur. Et toi comme une enfant tu as souri tout le long du chemin. Souri en me montrant la ruine rouillée du vieux tracteur sur lequel ton genou s’était égratigné (et qui attendait toujours trente ans plus tard d’être « envoyé à la scrap »). Souri encore en te mouillant le pied pour passer le ruisseau où l’on t’avait retrouvée évanouie, la tête saignant sur un galet, lovée contre la masse noire et affalée d’une génisse morte. Souri de plus belle en me signalant la bouse où je m’en allais piler et qui ressemblait « exactement » à celle si bien garnie de ces champignons q...

sidérurgie et intranquillité

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Commençons donc. Même compacts dans le garrot feuilleté des croûtes et du fardeau pascal (ici chaque kilo se fraie sous l’autre à l’infini). Oui même dans le noir immaculé de nœuds à rendre tels quels, depuis l’intact. Parce que c’est d’ores et en silence que doit s’écrire (et s’y résoudre) l’opacité de l’ocre. L’histoire des lames ne se ramasse qu’ainsi, plaies de lit moulées dans le labour (et l’à rebours impraticable) de terres à ne plus savoir qu’en faire (sauf que nous grugerons du soir venu à l’aube – herbage et pulpe – pour jouer de nos dents avant qu’elles cassent). Aussi commençons donc. Et de ce seul geste sans qui voulu, sommons l’espace (luxuriances et gestations par-delà sondes et tacts) de nous permettre, de nous admettre enfin. Déjà la rose irrésolue des sens, déjà le bas-ni-haut tangue et nous ploie entre magma et rouille (nous sommes tant de rouge à ne s’être jamais vu). Entre l’infusion du tout-retour et cette trop lente infiltration d’un ciel à peine oxyde et picotem...

soldes de la fin du monde

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ce qui m’agace le plus chez toi (je le dis parce qu’il nous reste peu d’autres façons d’aimer) c’est ton cœur coureur de fond, ses battements plus infaillibles que nos bulletins météo passés date (en plus tu sais combien le mien s’emballe dès qu’on l’écoute) hier encore je me collais (petite oreille) contre ton cou trépidant presque de la neige sur le point d’éclore, en même temps que toi, au sein d’un même (mauvais ?) rêve – regarde aujourd’hui comme le blanc s’affale dense et mouillé sur le pôle noir-éteint de notre Petite-Patrie sans Père Noël (ça fait combien d’années qu’on ne parade plus sur la Plaza ?) tu me l’as dit l'autre fois : « dimanche il va falloir reculer l’heure » – comment fais-tu pour te souvenir des jours quand il ne reste plus un seul enfant pour faire tourner le temps comme du monde (le cerceau traîne cassé en s dans la remise du voisin d’en haut) ? je t’aurais bien serré les ouïes,  mais tu n’aurais pas compris ce que je voulais dire et comme prévu d...

la dernière question

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une question en attendant (on ne saura pas quoi) te souviens-tu mal comme moi de nos jours arbustes et rongeurs ? c’était il y a des lunes vécues de près (aux blancs réaccordés la veille aux noirs plus vastes que le soleil) l’éclipse posait en innocente j’étais (ou était-ce toi ?) l’épine et le tannin – nos sangs d’avant la rouille sentaient tombés en pluie sur la rocaille d’après-midi – vapeur suée de fièvres improbables tu étais (ou était-ce moi ?) dent de lait cru – mordons le sein quand il est chaud – poil revêche au plumage blond du ni-souris-ni-tant-poussin-non-plus dans la sève d’alors (et la lymphe indistincte) dans la fureur de jouer l’incarnation à la lettre ébriété du premier tact (il y en aurait dix mille) te souviens-tu qui a gouté à qui ?

pied levé

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Fallait-il s’y attendre ? Nous arrivions zodiaques. Déplâtrés vifs. Sous-suscités avant l’heure propice. Pauvres du moindre exemple, sinon ambiances et vagues. Pressions , tiédeurs et battements  imposeraient leurs termes aux frères et sœurs dans l’antérieur. (Méditation : sentir encore main tenant main le fond d’air mou d'un tel précipité). La chute fut brusque. Chamade après chamade un alentour alerte et remontant soudain – reflux acide : nom composé de la lueur-et-déchirement – de l’absence démesurée qu’avale encore (à peine) l’arrière-pays des yeux. L’effort fut commencement fendu dans le rose croûté de nos paupières. (Prière : se souvenir en se frottant le front de chaque mur auquel on l'a cogné pour disparaître). Fallait-il être prêt ? Comme on l’était ce dimanche après-midi, de belles années plus tard, la fois où on a fait le détour pour aller revoir couler, depuis le pont couvert dit des Raymond , le brun laiteux de la Seine (le ruisseau descend de Saint-Céle...

transmigrations

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en attendant qu’un minimum de vie achève de digérer sans trop de liesse le polyester plus ou moins dégradable (on nous a faits vieux jeu) de nos petits souvenirs à deux on se réveille à tout bout de champ ou serait-ce à tout bout de chant ? on perd le fil – c’est à cause de l’oiseau fantôme c’est à cause du moineau blanc comme un vieux drap percé au bec il vient nous picosser le peu de mots qui reste encore tissé à notre histoire on arrive mal à lui en vouloir à ce moineau qui est aussi pauvre que notre mort bâclée à deux on ne veut plus rien ni à personne (on ne saurait qui de toute façon) on le laisse jouer au cerf-volant avec nos trames effilochées on se laisse porter au gré des vents ou de ses sautes d’humeur ça nous secoue de temps en temps et on se réveille ailleurs – sur l’eau presque givrée d’une piscine hors-terre (on sait alors que l’hiver sera doux comme un lampion dans un igloo) – ou dans les pointes rousses du seul thuya mal épanoui sur le terrain...

planche anatomique

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c’est ton doigt qui percera le premier : léchées de ciel sur le vernis d’un ongle cassé dans l’insenti de la glaise-mère (tant de chairs fouies en une) l’engourdissement n’a jamais lieu ce n’est pas moi qui le dit (je n’ai plus rien de propre) mais ce sera noté sur le rapport préliminaire : « tout n’est que boue mais les couleurs ! » on nous les reprendra toutes et nous reparaîtrons nœuds et colliers (comme ceux que tu bricolais en mourant : ne t’étais-tu pas parfumée ce soir-là ?) sur des lamelles transversales avec cette seule main à moi encore tenace qui reposera cousue à la tienne dans notre présentoir en vitre

grippe aviaire

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on a fini par s’embarquer dans le noir vaste et péremptoire qui venait de s’immobiliser devant nous en dégoisant le poids sans fond de son accablement (une quinte de sol toussée un bon deux pieds à gauche de notre piano désaccordé)  c’était un ton beaucoup trop grave pour nos deux têtes de linottes ce qui fait qu’on a eu la chance de se laisser engloutir sans avoir peur de se perdre (ou de découvrir à la toute fin qui on avait vraiment été dans les caches de nos hontes) on s’est quand même tenus par la main pour se ravitailler un peu les cœurs (on est jumeaux par le cordon toi et moi et l’ombilic nous tient depuis tellement loin que je peux parfois t’entendre pleurer dans le sifflement des conques)  on a touché une dernière fois pendant que les chairs de poule de notre amour sans queue ni tête caquetaient de plus en plus effarouchées sur le seuil de l'anéantissement  on ne sait jamais où on s’en va c’est ce qu'a choulé ma plaque d’eczéma (celle qui n’existe que pour t...

stations

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on a manqué le dernier métro de trois ans on s’est quand même assis en attendant que rien ne vienne récupérer nos deux flèches perdues sur la carte il n’y aura plus de visage dans la foule plus de pétale sur la branche noire et mouillée l’arbre s’est fait pore il a recraché l’écorce par la peau il renâcle et se débite il redevient grume vive laisse s’évaporer ses cercles de croissance il s’offre à l’atmosphère réenracine son or sa pulpe au-dessus de la noyade ou de l’électrocution dans le ronflement des tunnels je te demande si le courant passe toujours entre nous deux     tu me dis qu’il grésille sous le bleu des eaux que notre amour aussi est bleu comme l’ozone qu’il nous protège encore de loin  – puis  tu  regardes convulser les cernes derrière les vieilles affiches tu dis qu'une écriture tente de revivre words of the prophets  on the subway walls ces mots j’aurais besoin que tu me les lises je ne vois plus clair je ne reconnais plus ...

l'énigme

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une vie un peu folle a repris dans le sous-sol montréalais on était descendus se mettre à l’abri du gris luisant des pluies de juin on s’ennuyait aussi de la force de nos bras quand le vent pousse sur les portes du métro Beaubien sauf que l’odeur de béton chaud et de pneu graissé s’était retirée tout sentait vert comme un souvenir d’enfance : on s’est tout de suite rappelé des arrivées à la maison qui filtraient dans l’auto après les longs voyages des nuits d’été qui nous avaient appris à arriver en ville comme dans un rêve sous la magie blanche des lampadaires (depuis plus loin que nous c’est un pouvoir qui nous unit : ces mêmes souvenirs vécus à une telle distance l'un de l'autre) c’est en redescendant l’escalier éteint (même vertige encore : perdre pied de ne plus se sentir transporté) c’est en éprouvant sous nos plantes nues le frais des mousses qui transpirait dans le creux inoxydable des marches qu’on l’a réalisé      ...